martes, 16 de febrero de 2010

Finistère

Elle regarde l’heure. Elle ne veut surtout pas être en retard. Les fleurs qu’il y a sur la table de la cuisine ont fanné, l’odeur rance commence déjà à monter au nez. Elle se dit qu’elle les jettera plus tard, elle veut profiter des deux petites minutes qui lui restent pour se regarder dans la glace. Elle s’arrête sur tous ces petits détails qui la feront plus belle face aux autres. Les boucles d’oreille à motifs Incas, qui lui donnent un air exotique, projettent l’image d’une femme qui a voyagé loin de son village. Elle a su couper les liens, elle a su se déraciner. Elle se voit à présent comme une aventurière de retour dans son terroir, une Ulysse féminine qui rentre á Ithaque, tryomphante.

Elle a choisi sa chemise á rayures vertes, noires et dorées de Verino, sûrement la plus moderne et la plus osée de toutes celles qu’elle a emmené dans sa valise. Rien n’est laissé au hasard, déjà à Rome elle avait prévu de la mettre le premier jour, la première impression étant pour elle la plus importante. Elle voulait par dessus tout être épatante pour cette soirée.

Elle trouve qu’elle a réussi son coup avec le maquillage: il faut être naturelle, surtout pas paraître qu’on veut cacher ces petites imperfections qui nous gâchent avec l’âge. Elle se regarde de plus près. Elle a quand-même quelques rides autour des yeux, et elle trouve soudain que l’une de ses paupières est plus tombante par rapport à l’autre. Elle cherche devant le miroir l’expression de son visage qui dissimulerait le mieux ces quelques rides qui la gênent.

C’est l’impression d’un moment, mais pour quelques segondes elle se sent vieille. Se repentirait-elle si finalement elle n’assistait pas au repas? Tout le monde se demanderait pourquoi, sa soeur aînée penserait sûrement qu’elle n’allait pas à la fête de ses cinquante ans de mariage comme une façon de venger le fait qu’elle ne soit pas allée à Rome vingt-six ans plus tôt, pour son mariage avec Gianni.

Elle regarde l’heure à nouveau. Elle repasse vite fait du rouge á lèvres sur sa bouche et profite pour en mettre un peu sur ses joues, ensuite elle l’étale avec les doigts. Elle trouve que ça la rajeunit d’avantage.

Elle prend les clés de la maison, elle les trouve trop lourdes et encombrantes. Les clés en aluminium de son appartement à Rome sont bien plus pratiques et elles entrent plus facilement dans la pochette intérieure de son sac. Elle regarde les fleurs une dernière fois et respire leur odeur, elle se demande d’ailleurs pourquoi, car elle n’a jamais aimé l’odeur des choses vieilles et abimées par le temps. Elle aime tout ce qui est frais et neuf, comme le parfum á l’essence de muguet qu’elle a choisi pour cette occasion.

Et pourtant, depuis qu’elle est entrée dans la maison, elle n’arrête pas d’ouvrir les narines pour sentir l’odeur moisie des vieux meubles en bois, ou l’air humide et poussiéreux de la cave, qu’elle redoutait tellement pendant son enfance à cause de la grande chaudière qui rugissait au fond, dans le coin sombre. Elle aime à present le parfum écoeurant et légèrement épicé de la cuisine, oú elle prenait son goûter de quatre heures en rentrant du collège. Elle se demande si elle n’aurait pas été plus mince maintenant à ses cinquante quatre ans si elle n’avait pas mangé tant de gallettes au beurre. De toutes façons, elle a choisi le pantalon qui dissimule le mieux son ventre. Avant, elle avait le ventre plat, mais après la naissance de son fils elle a gagné du poids et n’a pas pu remettre toutes ces belles robes collées à la ceinture avec lesquelles elle avait un succès fou parmi les jeunes italiens.

Elle se demande si elle ne connaîtra pas un breton intéressant à la fête de sa soeur. Elle trouve assez probable qu’elle puisse plaire á quelqu’un, elle a toujours su jouer le rôle de séductrice, mais par contre elle trouve difficile de rencontrer quelqu’un qui lui plaise à elle. Tout semblait si facile avant, avec Gianni elle était tout de suite tombée amoureuse et ils se sont mariés aussitôt. Malgré son amour pour lui, elle n’a jamais cessé de séduire, elle en avait besoin pour se sentir belle et désirée par d’autres hommes. Elle a d’ailleurs toujours pensé qu’un jour ou l’autre elle serait devenue infidèle. Elle s’étonne à présent en pensant qu’elle n’a jamais fréquenté d’autres hommes avant le jour oú elle s’est divorcée de Gianni. Maintenant qu’elle est seule, elle a de moins en moins envie d’entamer una relation sérieuse avec qui que ce soit. Elle se sentirait mal à l’aise à tout les coups. Les choses à présent ne sont plus comme quand elle était jeune et tout était frais et neuf. Elle aurait honte de son corps nu, des silences qui révèlent qu’on n’a rien d’intéressant à se dire, d’exprimer sa sexualité ouvertement devant quelqu’un d’inconnu, d’avouer en fin de comptes qu’un lourd sentiment de paresse l’envahit quand elle songe à tout cela. Non, décidément elle est mieux toute seule, bien qu’elle imagine toujours sa mort lorsqu’elle parvient à cette conclusion, et qu’un frisson lui parcourt le dos en voyant son corps allongé sur le lit, déjà froid et terriblement pale, sans que personne s’interroge sur son absence que jusqu’au moment óu l’odeur fétide du cadavre en décomposition commence á se filtrer sous les portes.

Elle fait demi tour juste avant de franchir la clôture du jardin. Elle rouvre la porte de la véranda et se dirige à la cuisine. Elle retire les fleurs fannées du vase et les transporte, dégoulinantes, jusqu’à la poubelle.

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